Management package : l’alignement du dirigeant peut-il devenir un risque juridique ?
Dans un LBO, une levée de fonds ou une opération de transmission, le management package peut devenir l’un des leviers les plus puissants du deal. Encore faut-il qu’il soit compris, valorisé, documenté et structuré avec précision, afin de ne pas transformer l’alignement recherché en futur point de conflit.
Fiscalité, gouvernance et partage de valeur dans les opérations de private equity.
Le management package est devenu l’un des instruments les plus utilisés dans les opérations de private equity. Il permet d’associer les dirigeants et les managers clés à la création de valeur future de l’entreprise, en faisant dépendre une partie de leur gain de la réussite du plan de développement, de l’amélioration des performances ou de la revente de la société.
L’idée est séduisante. Un investisseur financier ne rachète pas seulement une société : il parie aussi sur une équipe capable d’exécuter le projet. Le management package cherche donc à aligner les intérêts du fonds, du fondateur, du dirigeant opérationnel et, parfois, des cadres indispensables à la croissance.
Mais cet outil n’est pas un simple bonus de performance. Il touche au capital, à la gouvernance, à la fiscalité, au statut du dirigeant et à la sortie de l’opération. Mal construit, il peut devenir un foyer de contentieux, de frustration ou de requalification fiscale. Bien structuré, il constitue au contraire une pièce centrale de l’équilibre du deal.
Le mécanisme : transformer l’exécution en participation à la valeur
Un management package désigne l’ensemble des instruments qui permettent à un dirigeant ou à un manager de bénéficier d’une partie de la valeur créée pendant la période d’investissement. Il peut prendre la forme d’actions ordinaires, d’actions de préférence, de bons de souscription d’actions, de BSPCE, d’options, d’actions gratuites, de promesses d’achat ou de mécanismes de ratchet.
Dans un LBO, par exemple, le fonds peut demander au dirigeant de réinvestir une partie de son prix de cession aux côtés de l’investisseur. Le dirigeant devient alors à la fois vendeur, manager et actionnaire minoritaire de la nouvelle structure. Si l’entreprise progresse et que la sortie intervient dans de bonnes conditions, il participe à la hausse de valeur. Si le plan échoue, son investissement peut perdre une partie de sa valeur.
Cette logique distingue un vrai outil d’actionnariat d’un simple complément de rémunération. Le manager doit comprendre ce qu’il reçoit, ce qu’il risque, dans quelles conditions il pourra vendre, et ce qu’il perd en cas de départ.
Point de méthode : Le mot management package est souvent utilisé comme une formule unique. En pratique, il recouvre des instruments très différents. La sécurité de l’opération dépend moins du nom donné au dispositif que de son économie réelle : prix payé, risque de perte, lien avec les fonctions, gouvernance, liquidité et modalités de sortie.
Pourquoi le sujet est devenu plus sensible
Pendant longtemps, la question centrale consistait à savoir si le gain réalisé par le manager devait être traité comme une plus-value d’investisseur ou comme une rémunération liée à ses fonctions. Cette distinction est décisive : elle change le calendrier d’imposition, la catégorie fiscale applicable et, dans certains cas, la charge sociale et le net réellement perçu.
La jurisprudence du Conseil d’Etat du 13 juillet 2021 a rappelé un principe simple : lorsque le gain trouve essentiellement sa source dans l’exercice des fonctions de dirigeant ou de salarié, il peut être imposé comme un salaire. Les décisions portaient notamment sur des bons de souscription d’actions et des options d’achat d’actions accordés dans des conditions préférentielles.
Depuis la loi de finances pour 2025, le nouvel article 163 bis H du Code général des impôts encadre spécifiquement les gains tirés de certains management packages. Le régime ne supprime pas toute incertitude, mais il confirme une tendance : l’administration et le juge ne regardent plus seulement la forme de l’instrument. Ils regardent la réalité économique du gain.
Les points de contrôle d’un package sécurisé
Avant même de discuter du pourcentage attribué au management, la documentation doit répondre à quelques questions simples. Elles permettent de vérifier si le package ressemble à un vrai investissement ou à un complément de rémunération différée.
Première question : le manager a-t-il payé un prix réel ? Cette question permet de vérifier l’existence d’un investissement personnel. Un prix symbolique ou une décote non justifiée peut fragiliser l’analyse.
Deuxième question : existe-t-il un risque de perte ? Cette question révèle la nature véritablement capitalistique du gain. Une garantie de rachat ou un gain quasi certain peuvent rapprocher le dispositif d’une rémunération.
Troisième question : le gain dépend-il uniquement de la présence du manager ? Lorsque le gain est trop directement lié au maintien des fonctions, le risque est de voir le package analysé comme une prime de fidélité ou une rémunération différée.
Quatrième question : que se passe-t-il en cas de départ ? L’équilibre entre good leaver et bad leaver est central. Une décote excessive ou une mécanique punitive peut créer un conflit au moment de la sortie.
Cinquième question : le manager comprend-il son package ? La lisibilité du dispositif est essentielle. Un mécanisme trop complexe ou mal documenté peut créer de la défiance là où il devait créer de l’alignement.
Le risque fiscal : quand le gain ressemble à un salaire
Le risque fiscal n’apparaît pas seulement au moment de la cession. Il peut naître dès l’attribution du package lorsque le manager acquiert un instrument à un prix préférentiel par rapport à sa valeur réelle. Il peut également apparaître à la sortie si le gain réalisé semble être la contrepartie directe des fonctions exercées dans l’entreprise.
Les indices de risque sont connus : absence de véritable investissement, prix d’entrée trop favorable, protection contre la baisse, garantie de rachat, mécanisme de sortie quasi automatique, ou lien excessif entre le maintien des fonctions et le gain économique. Pris isolément, chaque indice n’est pas nécessairement décisif. Ensemble, ils peuvent donner l’image d’une rémunération différée plutôt que d’un investissement en capital.
À l’inverse, un package est plus robuste lorsque le manager paie un prix cohérent, supporte un risque réel de perte, reste exposé à la performance de l’entreprise et ne bénéficie pas d’une liquidité garantie dans des conditions étrangères au marché.
Point de vigilance : Un management package ne devient pas sécurisé parce qu’il utilise des titres de capital. Une action, un BSA ou une option peuvent tous être analysés à la lumière de leur économie réelle. Le bon réflexe consiste à documenter la valeur d’entrée, le risque supporté, les modalités de sortie et la justification économique de chaque clause.
Un exemple chiffré : le même pourcentage, trois réalités différentes
Un dirigeant se voit proposer 3 % du capital d’une société valorisée 20 millions d’euros au closing. Cinq ans plus tard, l’entreprise est cédée 60 millions d’euros. Sur le papier, sa participation peut représenter 1,8 million d’euros à la sortie. Mais ce chiffre brut ne dit presque rien de ce qu’il percevra réellement.
Si les titres ont été acquis à leur juste valeur, avec un risque de perte et une exposition réelle au capital, le gain s’apparente davantage à un gain d’investisseur. Si, à l’inverse, le dirigeant a obtenu l’instrument à un prix très préférentiel, avec une promesse de rachat ou un mécanisme lui garantissant une sortie avantageuse, le risque de qualification salariale augmente. Entre les deux, les clauses de leaver, de vesting, de liquidité et de préférence peuvent modifier radicalement l’économie du package.
Trois situations peuvent être distinguées :
Dans une première situation, le manager est un véritable investisseur. Il paie un prix réel, supporte un risque de perte et reste exposé à la valeur de sortie. Le principal enjeu est alors le suivi fiscal et la cohérence documentaire.
Dans une deuxième situation, le manager est protégé. Il bénéficie d’un prix préférentiel, d’un rachat encadré ou d’un gain peu exposé au risque. Le risque principal devient alors la requalification en rémunération.
Dans une troisième situation, le manager est captif. Le package peut sembler attractif, mais il est soumis à des clauses de départ sévères. Le risque principal devient alors le conflit au moment de la sortie.
Les clauses qui font basculer l’équilibre
Le cœur d’un management package ne se trouve pas uniquement dans le pourcentage attribué. Il se trouve dans les clauses qui déterminent quand et comment ce pourcentage produira de la valeur. C’est là que naissent les malentendus entre managers et investisseurs.
La clause de leaver est souvent la plus sensible. Un good leaver peut conserver tout ou partie de la valeur acquise lorsqu’il quitte l’entreprise dans des circonstances légitimes. Un bad leaver peut, au contraire, être contraint de céder ses titres à un prix décoté. La difficulté consiste à éviter deux excès : un dispositif trop favorable qui neutralise le risque d’investissement, ou un dispositif trop dur qui transforme l’actionnariat en contrainte disciplinaire.
Les droits de gouvernance doivent également être calibrés. Le manager peut avoir une exposition économique sans disposer d’un véritable pouvoir politique. Il peut aussi bénéficier d’informations renforcées, d’un droit de sortie conjointe ou d’une protection minimale contre certaines décisions dilutives. Chaque choix doit être cohérent avec son rôle dans l’opération.
Ce que la jurisprudence enseigne aux dirigeants
Les décisions rendues par le Conseil d’Etat en 2021 ne doivent pas être lues comme une condamnation des management packages. Elles rappellent plutôt une exigence de cohérence. Un manager peut parfaitement participer au capital de l’entreprise qu’il dirige. Mais si le gain est accordé ou garanti principalement parce qu’il exerce ses fonctions, le traitement fiscal peut basculer.
La décision du 5 juin 2023, relative à une option de vente d’actions, illustre aussi l’importance de l’analyse concrète. Le Conseil d’Etat a notamment relevé que l’option ne créait pas, par elle-même, un effet d’alignement avec l’investissement professionnel et qu’elle ne garantissait pas dès l’origine un gain quasi certain. L’enseignement est utile : tout mécanisme de sortie n’est pas nécessairement salarial. Tout dépend des conditions économiques réelles dans lesquelles il est accordé et exercé.
Pour un dirigeant, la question n’est donc pas de savoir si le management package est autorisé. Il l’est. La question est de savoir s’il peut être expliqué, valorisé, justifié et défendu plusieurs années plus tard, lorsque l’administration, un juge ou un investisseur relira la documentation avec le recul de la sortie.
Point de vigilance : La jurisprudence ne sanctionne pas l’intéressement au capital. Elle sanctionne les dispositifs dont l’économie réelle se rapproche d’un salaire différé ou d’un avantage accordé en raison des fonctions. La sécurité naît de la cohérence entre le prix, le risque, la performance, la durée et les clauses de sortie.
Le management package comme outil de gouvernance
Dans un deal de private equity, le management package ne doit pas être négocié en marge du pacte d’associés. Il doit être pensé comme l’une de ses pièces centrales. Il organise le partage de la valeur, mais aussi la stabilité de l’équipe dirigeante, la discipline de gouvernance et la lisibilité de la sortie.
Pour l’investisseur, le package répond à une question simple : comment s’assurer que le dirigeant restera engagé jusqu’au prochain cycle de valeur ? Pour le dirigeant, la question est différente : comment participer réellement à la réussite sans perdre toute capacité de négociation, de liquidité ou de protection ? Pour la société, l’enjeu est d’éviter que l’outil d’alignement ne devienne une source de tension entre actionnaires.
Cette dimension est particulièrement importante dans les secteurs où la valeur dépend fortement des personnes : hôtellerie, restauration, immobilier de prestige, tech, services B2B, distribution spécialisée ou sociétés familiales en transmission. Dans ces environnements, le départ du fondateur ou d’un manager clé peut affecter la performance, la relation client et la valeur de revente.
Ce que cela change pour la stratégie des dirigeants
Première conséquence : le package doit être négocié avant que le rapport de force ne soit figé. Trop de dirigeants découvrent les effets réels des clauses de leaver, de liquidité ou de préférence au moment où la transaction est déjà avancée. À ce stade, la marge de discussion est souvent réduite.
Deuxième conséquence : le dirigeant doit raisonner en net et non en pourcentage. Détenir 2 %, 3 % ou 5 % du capital ne signifie rien sans comprendre la valorisation d’entrée, la dette, les préférences de liquidation, les mécanismes anti-dilution, la fiscalité, les frais et les conditions de sortie.
Troisième conséquence : la documentation doit être pédagogique. Un management package efficace n’est pas seulement juridiquement valide. Il doit être compris par ceux qui le signent. Un dirigeant qui ne comprend pas son mécanisme ne se sentira pas aligné ; il se sentira dépendant.
Ce que cela change pour les investisseurs
Pour les fonds et les investisseurs privés, le management package est un outil de stabilisation du deal. Il permet de retenir les personnes clés, de créer un intérêt commun autour de l’exit et de donner une perspective économique à l’équipe dirigeante. Mais cet objectif ne justifie pas une structuration approximative.
Un package trop agressif peut fragiliser le dossier fiscalement. Un package trop opaque peut nuire à la confiance du management. Un package trop peu incitatif peut ne produire aucun alignement. L’équilibre consiste à créer une exposition réelle à la valeur, sans transformer l’outil en rémunération déguisée ou en mécanisme de captivité.
Pour le dirigeant, l’enjeu est de comprendre le gain net, le risque, les clauses de départ, la liquidité et les protections minimales. Il doit aussi vérifier les conséquences du package en cas de cession, de conflit ou de départ.
Pour l’investisseur, l’enjeu est de motiver sans créer une fragilité fiscale ou sociale, de documenter la valeur et l’économie du package, puis d’aligner ce package avec le pacte d’associés et le business plan.
Pour la société, l’enjeu est de préserver la stabilité de l’équipe dirigeante, d’organiser une gouvernance lisible et d’éviter que l’outil d’alignement ne devienne un contentieux.
Les questions à poser avant de signer
Avant de mettre en place un management package, plusieurs questions doivent être traitées comme des préalables de deal. Quel est l’objectif exact du dispositif : rétention, alignement, récompense d’un réinvestissement, fidélisation post-cession ou association durable au capital ? Qui en bénéficie : le fondateur, le CEO, les managers clés ou un cercle plus large de cadres ? Quelle est la valeur d’entrée retenue et comment est-elle justifiée ?
Il faut ensuite tester l’économie de sortie. Que se passe-t-il si l’entreprise est vendue au prix prévu ? Que se passe-t-il si elle est vendue deux fois plus cher ? Que se passe-t-il si elle est vendue à perte ? Le manager participe-t-il réellement au risque ou seulement à la hausse ? Le traitement est-il le même s’il quitte le groupe, s’il est révoqué, s’il part à la retraite, s’il décède ou s’il est en désaccord avec l’investisseur ?
Enfin, le package doit être relu avec les autres documents de l’opération : statuts, pacte d’associés, promesses, documentation de dette, contrat de travail ou mandat social, documentation fiscale et rapports de valorisation. La sécurité vient de l’ensemble, non d’un instrument pris isolément.
Point de méthode : La question décisive n’est pas seulement : combien le manager peut-il gagner ? Elle est : pourquoi gagne-t-il, à quelles conditions, avec quel risque, dans quel calendrier et avec quelle capacité à justifier le traitement retenu ?
Notre analyse
Le management package reste un outil de premier plan pour les opérations de private equity, de transmission et de croissance externe. Il permet d’associer les dirigeants à la création de valeur et de donner une profondeur capitalistique au projet. Il est même souvent indispensable lorsque la valeur de l’entreprise dépend fortement de la continuité managériale.
Mais son efficacité repose sur une discipline de structuration. Dans le contexte actuel, l’administration, le juge, les investisseurs et les managers eux-mêmes attendent des dispositifs compréhensibles, cohérents et documentés. L’alignement ne se décrète pas par un pourcentage. Il se construit par un équilibre entre risque, gouvernance, liquidité, fiscalité et horizon de sortie.
Pour un chef d’entreprise, la vigilance consiste à ne pas signer un package comme une simple annexe au deal. Pour un investisseur, elle consiste à ne pas confondre incitation et rémunération déguisée. Pour les deux, l’enjeu est identique : faire du management package un instrument de confiance, et non un futur point de rupture.
Dans le private equity, la valeur ne se partage pas au dernier moment. Elle se prépare dès la structuration.
Pour toute question relative à la structuration d’un management package, à la négociation d’un pacte d’associés ou à une opération de private equity, Everfair Law Firm accompagne dirigeants, investisseurs et sociétés dans l’audit, la sécurisation et la documentation de leurs opérations.
Un article de
Philippe Buerch
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